Vous r’prendrez bien un p’tit canon (d’hémoglobine) ?
Publié le 15 mars 2025

Bien que j’aie de longue date préféré la science-fiction à la fantasy et au fantastique, j’ai tout de même toujours eu un petit faible pour les histories de vampires. Un certain désir d’immortalité, sans doute. Mon intérêt a récemment été relancé, l’été dernier, par le jeu An English Haunting (chroniqué ICI), un point-and-click qui faisait notamment référence au courant littéraire néo-gothique et en particulier au roman Carmilla (1872) de Joseph Sheridan Le Fanu. Ne connaissant pas le livre, je m’y suis immédiatement plongé dans la foulée et ai enchaîné avec le (très mauvais) remake, sous forme de série actuellement diffusée sur la plateforme Paramount+, du film Entretien avec un Vampire (Neil Jordan, 1994), lui-même inspiré d’un roman d’Ann Rice de 1976. Film que je me suis empressé de revisionner pour conjurer le sort et qui est toujours aussi marquant qu’il y a trente ans. Quelques mois, une rediffusion télévisuelle de la saga Twilight (intéressante bien que prônant l’abstinence hors mariage…) et la découverte de l’excellent remake de Nosferatu (Robert Eggers, 2024) plus tard, je suis tombé sur un article, dans le magazine anglais Patch (dont je reparlerai bientôt), annonçant la sortie d’un jeu de rôle narratif en 2D vue de côté se déroulant dans ce type d’univers. Day One, après avoir tout de même testé la démo, je me suis rué sur Cabernet et grand bien m’en a fait !

Sorti sur Steam le 20 février 2025 et édité par Akupara Games, le jeu est la première production majeure du studio londonien Party for Introverts (j’adore l’idée !). Derrière ce nom se cachent deux artistes touche-à-tout, le Russe Arseniy Klishin et l’Américaine Laura Gray (avant tout voice actress). On doit déjà au duo trois œuvres de plus faible envergure (Thing-in-Itself (2017), From Head to Toe (2019) et A Lozenge (2020)). Dans leurs créations, l’histoire, les émotions qu’elle véhicule et la connectivité constituent le cœur de l’expérience ludique. Dans Cabernet, on incarne Elizaveta Morozova (surnommée Liza), une jeune étudiante en médecine fraîchement décédée des suites du choléra et mystérieusement ramenée à la vie par un médecin vampire qui souhaite la prendre comme apprentie. L’action se déroule dans une ville d’Europe de l’Est qui n’est pas précisée, à la fin du dix-neuvième siècle. En introduction, on assiste à l’enterrement de Liza, pleurée par ses parents et son frère. À cette occasion, lorsque les personnages passent en revue la vie de la défunte, l’opportunité est donnée au joueur de choisir les principaux traits de personnalité de la jeune femme. Avait-elle l’esprit particulièrement scientifique ? Était-elle passionnée d’arts ou d’histoire ? S’adonnait-elle à l’écriture lors de ses heures perdues ? Ces choix auront une importance et permettront d’attribuer quelques premiers points à certaines caractéristiques parmi un panel de quatre correspondant aux quatre centres d’intérêt que je viens de citer. Avoir un niveau suffisant dans une catégorie ou une autre vous donnera accès à des possibilités, lors des dialogues, qui vous seraient interdites autrement. Pour converser, par exemple, avec le libraire, mieux vaut s’y connaître en littérature. Pour acquérir de nouveaux points à répartir, il faut soit accumuler de l’expérience en réalisant des quêtes (et franchir des niveaux), soit lire des livres sur les sujets adéquats. Plus Liza a de connaissance et plus les possibilités narratives se multiplient, vous donnant accès à plus de répliques et a plus de variété dans les conversations.


Mais revenons à l’histoire. Après son enterrement, Liza se réveille dans une cave sordide, enfermée dans une petite pièce lugubre. Un mystérieux bienfaiteur finit par lui ouvrir la porte et, après avoir arpenté quelques couloirs et gravi quelques marches, elle déboule, en guenilles, dans la somptueuse salle de réception d’un manoir où l’accueille la charismatique Comtesse Orlova, une femme vampire qui lui offre une belle robe et lui fait découvrir tout un pan de la société dont elle ignorait l’existence. Les vampires sont parmi nous et ne sont pas tous animés de bonnes intentions. La Comtesse compte sur notre discrétion et sur notre fidélité. Elle nous confie au Docteur Volkov, celui-là même à qui l’on doit notre deuxième naissance. Nous lui servirons d’assistante et il se chargera de poursuivre notre formation à l’exercice de la médecine. Il nous octroie une chambre adjacente à son cabinet. Elle nous servira de point de chute à la fin de chaque nuit, car il nous est impossible de sortir de jour, la lumière du soleil nous étant instantanément fatale. Dans cette chambre se trouve notre cercueil (où nous devons impérativement nous étendre durant la journée), les objets que nous aurons collectés lors des différentes missions, un miroir où l’on ne peut pas se voir mais où l’on peut sauvegarder sa partie et une armoire où l’on entreposera nos robes (il y en a toute une série à collectionner, chacune apportant un bonus de points en arts, littérature, logique ou histoire). Le bon docteur nous confie nos premières menues tâches, autant d’occasions d’explorer la ville, d’en découvrir les différents lieux et de tisser des liens avec des personnages souvent hauts en couleur, certains humains et d’autres non. La quête principale, auréolée de nombreuses quêtes annexes optionnelles, gravite autour de deux thèmes : la recherche du passé de Liza et l’exploration des activités secrètes et illégales auxquelles se livrent les vampires de la ville avec l’assistance d’humains véreux. Tout est dans le titre du jeu. Les vampires les plus fortunés se nourrissent d’une coûteuse boisson présentée comme particulièrement raffinée : le Cabernet. Il ne s’agit pas de vin, mais d’un breuvage dont le principal ingrédient est le sang humain. Il permet aux vampires de se nourrir plus efficacement, se conserve longtemps et évite de devoir consommer le précieux liquide vital directement sur pièce. Le hic : en produire une bouteille nécessite d’énormes quantités de sang frais. Je vous laisse imaginer les conséquences qu’un tel business peut engendrer à l’échelle de cette en apparence paisible localité slave…


Cabernet invite le joueur à se positionner moralement, faisant monter deux jauges (qui ne peuvent jamais baisser) : une d’humanité et une dite de nihilisme. Soyez bienveillant et à l’écoute de votre prochain (vampire ou humain) et vous ferez grimper la première (bleue). Montrez-vous cynique ou sournois et c’est la deuxième (la rouge) que vous alimenterez. Cela n’aura finalement pas de gros impact sur le déroulé de l’histoire, si ce n’est vous ouvrir l’accès à de nouvelles branches dans l’arbre narratif. Il est, soit dit en passant, impossible (je crois) de ne pas commettre le moindre acte malfaisant. Il faut bien se nourrir ! Pas de barre de vie dans Cabernet, mais une fiole emplie d’un liquide carmin est affichée en haut à gauche de l’écran qui se vide d’un cran chaque jour. Oubliez de vous sustenter pendant une semaine et c’est le trépas garanti. Pour manger, il faut soit acheter des doses de sang auprès d’une marchande (pas viable économiquement), soit aller bouloter des lapins en forêt à la lueur d’une lanterne (rébarbatif) ou carrément mordre des humains. On ne peut pas les attaquer frontalement (ni même de dos) et c’est ce qui fait toute la finesse du gameplay de Cabernet en créant un sentiment d’urgence tout en nous forçant à soigner nos relations. Pour planter ses crocs dans la jugulaire d’un humain, il faut d’abord l’hypnotiser en lui chantant une mélodie. Cela paraît simple, mais ne fonctionne qu’à condition d’avoir d’abord établi un rapport intime avec la personne en question. Devenez amie avec une pauvre vieille dame seule, gagnez sa confiance et vous pourrez venir à son insu lui pomper un demi-litre d’hémoglobine, moyennant une légère dégradation de votre relation savamment construite. Attention à ne pas trop en avaler, au risque de le ou la tuer et de ne plus pouvoir venir exploiter votre humain pourvoyeur de sang roboratif et de quêtes rémunératrices. Si vous vous remplissez trop le gosier, vous deviendrez en outre addict et vous épuiserez plus rapidement qu’à l’accoutumée. On notera que pour entrer chez un PNJ, il faut forcément avoir été dûment invité au préalable à franchir le seuil de son foyer.
Les liens tissés avec les différents personnages (commerçants, aristocrates, paysans, vampires, révolutionnaires, un couple en passe de rompre dont on cherchera à récolter les morceaux…) peuvent aussi être de nature romantique. Il est possible d’en séduire plusieurs, hommes et femmes, si cet aspect des jeux de rôles vous intéresse. Les nuits passent vite et il n’est pas vraiment possible de mener quotidiennement plusieurs projets de front. Mieux vaut se concentrer sur une tâche à la fois (quête principale, se nourrir, lire des livres, séduire, chercher un chat disparu…). Les actions les plus importantes consomment un quart de la nuit et le dernier défile très vite, nécessitant un trajet express jusqu’au bercail et son cercueil salvateur. Heureusement, en plus de pouvoir se rendre invisible, de charmer et de sortir ses crocs, on dispose d’un quatrième pouvoir vampirique, celui de se changer en chauve-souris pour voler par-dessus les toits, passer par les fenêtres et, surtout, se déplacer à grande vitesse.

Je n’aime pas trop le principe des tests de jeux vidéo, cruels pour les développeurs. Si je parle d’un titre, c’est que je le trouve digne d’intérêt. Je vais néanmoins faire une légère entorse à ce principe et citer les principaux points positifs et négatifs (peu nombreux) de Cabernet. Le jeu vaut surtout pour sa narration, captivante et fort bien écrite (aux dialogues entièrement doublés par de très bons acteurs). L’aspect jeu de rôle est très réussi, avec des choix ayant un impact clair sur l’histoire et des possibilités de modifications cosmétiques (on peut décorer sa chambre et changer chaque jour de tenue) et d’aventures romantiques optionnelless très satisfaisantes. On y retrouve tous les codes du genre du récit vampirique, jusque dans l’esthétique. La DA n’est en effet pas en reste. Chaque décor constitue une magnifique fresque historique où bâtiments, mobilier, costumes et paysages urbains comme champêtres regorgent de détails proprement animés. Quelques bugs ont entaché mon expérience (phrases répétées, quêtes secondaires bloquées sans raison, soucis de sauvegarde dans l’acte 1 sur 7), mais ils ont depuis été corrigés. Cela m’apprendra à me précipiter sur un jeu le jour de sa sortie. J’ai plus été gêné par certains partis pris de game design un peu discutables. D’abord, Cabernet nous met à plusieurs reprises face à des choix limités dans le temps par un compte à rebours. Je me suis à chaque fois fait surprendre et n’ai pas réussi à prendre la décision que je souhaitais car les quelques secondes imparties étaient déjà écoulées alors que je n’avais pas encore eu le temps de comprendre ce qu’on attendait de moi. Par ailleurs, j’ai trouvé que Liza ne paraissait jamais vraiment surprise d’être devenue un vampire. Elle accepte très vite sa nouvelle condition, de devoir boire du sang et d’être obligée de cacher son état aux humains ne collaborant pas avec ceux de son espèce. Un peu perturbant au départ, mais on s’y fait vite en se disant que son nouvel état a dû altérer sa capacité à s’émouvoir. En dépit de ces quelques défauts (il s’agit d’une production indé, rappelons-le), je ne saurais que trop recommander Cabernet à tous les amateurs de jeux narratifs agrémentés de composantes rôlistes légères et à tous les aficionados d’histoires de vampires. On est dans le haut du panier du genre. À votre santé !
Quelques liens pour compléter :